Comment j'écris des microfictions


Comment j’écris des microfictions

Si je savais raconter des histoires…

“Messire Dragon, je tiens plus à ma vie qu’à mes pierres. Prenez le peu que j’ai, je ne vous les disputerai pas.”

“J’AI DÉJÀ UN TRÉSOR, POURQUOI PRENDRAIS-JE LE TIEN ? JE SUIS JUSTE VENU TE POSER UNE QUESTION. COMMENT FAIS-TU POUR QU’AUCUN CHEVALIER NE VIENNE T’AFFRONTER ?"1

https://mastodon.art/@aaribaud/115991622720376329 

Habituellement, je me méfie du fait d’écrire au sujet de l’écriture, parce qu’il me semble qu’il y a là un très fort risque de se regarder le nombril, et plus encore quand c’est moi qui me mêle d’en parler, parce que je suis la personne la moins bien placée pour décrire objectivement mon propre nombril2.

Malgré cela, il m’arrive d’en parler, comme ici tangentiellement sur Bluesky, où j’évoquais, sans les détailler, les mécanismes que j’emploie pour écrire des microfictions.

Et dans ce cas précis, une réponse m’a intrigué : celle de Sylvie Denis. Déjà parce qu’une réponse d’elle est signe qu’on a écrit quelque chose qui a mérité son attention3, et puis parce qu’elle y exprime un intérêt pour connaître ces mécanismes.

Rappel : moi, je suis un obscur artisan amateur qui produit chaque jour une petite gemme colorée. Aussi important que ça soit pour moi, c’est insignifiant comparé à la production de Sylvie, tant en écriture qu’en traduction. C’est en substance ce que je lui ai répondu.

À quoi Sylvie a fait valoir, fort justement, qu’écrire des romans et des nouvelles, et écrire des microfictions, ce n’est pas du tout la même chose, pas les mêmes outils, pas le même processus, et qu’il peut toujours être intéressant de découvrir comment ces choses se font.

Après tout, pourquoi pas ?

Allons-y4.

A little of you – A little of me

Quand fut publiée une nouvelle qui tenait en un seul signe, on pensa qu’il serait à jamais impossible de faire plus court.
Puis fut diffusée une nouvelle qui tenait sur un qubit.
Et comme elle était quantique, chacun y lisait une histoire différente.

https://mastodon.art/@aaribaud/109278344126953636 

C’est quoi, une microfiction ?

Bah… C’est une fiction très courte. Vous connaissez les noms qui désignent les textes selon leurs longueurs ? Roman, novella, novelette, nouvelle, vignette5… On peut définir la microfiction comme “une fiction qui tient dans un message sur un réseau social de micro-blogging”.

Bon, il existe des instances Mastodon ou PieFed qui autorisent des dizaines de milliers de SEC6 mais en général, le micro-blogging, c’est quelques centaines.

Comme je publie en parallèle sur Mastodon, Bluesky et Feddit.fr, je suis limité par le plus restrictif des trois, et je dois donc faire tenir mes microfictions dans environ 300 SEC. Soit, à la louche, et à 5 lettres par mot en moyenne plus l’espace, dans les 50 mots.

On n’écrit pas en 300 SEC comme on écrit en 100 000, Sylvie a pleinement raison là-dessus.

Alors, comment on fait ?

J’en sais rien.

Je sais juste comment je fais.

Et c’est juste ça que je vais vous dire.

Me, myself and I

Je suis remonté dans le temps pour me convaincre de ne pas commettre le geste regrettable que j’avais commis. Je savais déjà que je ne me convaincrais pas, puisque j’avais déjà eu cette discussion. Mais irrité tout de même de n’avoir pas pu me convaincre, après mon retour j’ai commis d’autres gestes regrettables. Maintenant je veux retourner me convaincre de ne pas retourner me convaincre.

J’ai longuement (bon, disons : un peu) réfléchi à la forme de ce court7 essai. Impératif présent ou impersonnel bourré de “on peut ceci/cela” ? Ça fait pompeux et autoritaire. Deuxième personne pluriel ? Ça fait discours8. Deuxième personne singulier ? Ça fait débat de comptoir ou mauvaise aventure dont on est le héros. J’ai choisi la première personne non par égocentrisme9 mais par honnêteté : ce qui suit c’est juste ce que je fais, dans l’espoir que quelqu’un trouve ça utile, et non pas “ce qu’il faut faire pour écrire de la bonne microfiction” (je rêve de savoir comment on fait ça).

You… Me… Them… Everybody !

#writever Genre

Des Shabasch, on connaît les genres orienté, cycliques, dénombrables, continus, spontanés, délibérés, communs, uniques… Ils présentent plus de genres combinés qu’il n’y a de nombres entiers (mais moins qu’il n’y a de nombres fractionnaires).10

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Le moins qu’on puisse dire est que je n’ai pas été formé à l’écriture inclusive, qui ne me vient donc pas du tout spontanément. J’essaie cependant de faire de mon mieux. N’hésitez pas à me signaler les endroits de cet essai qui mériteraient d’être rectifiés.

Encore des mots

#writever Rideau

“Ne faites pas attention à l’homme derrière le rideau !”

“T’inquiète, je regarde plutôt la machinerie que tu utilises. Zéro chance qu’un bonimenteur de foire ait inventé ça lui-même. Alors mon pote, tu vas nous dire QUI l’a fait. Et vite.”

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J’écris mes microfiction essentiellement dans le cadre du writever qu’on trouve sur Bluesky et Mastodon.

Du coup, chaque jour, je me force à trouver une idée de microfiction à partir du mot du jour du writever.

Et là, se pose la première question : que faire de ce mot ?

Parfois, c’est un de ces mots qui, dans un des genres où j’écris, a acquis a un sens très précis, comme ansible. Au début, ça guidait mon choix du genre dans lequel écrire.

Parfois, c’est un mot qui est irrévocablement associé à une référence (que j’espère) commune. Ainsi rideau, pour moi, évoque le Magicien d’Oz, à cause de la réplique (encore assez) connue, qui me donne de bonnes chances d’établir un contexte à peu de frais.

La ronde des jurons

Hélas, ce n’est pas tous les jours qu’un mot m’envoie directement sur une idée ou un contexte…

Dans ces cas-là, je fais appel à un ami de longue date : le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, alias CNRTL

Parfois, la simple description du mot m’évoque un angle que j n’avais pas vu à l’origine, un sens qui m’avait échappé, ou un domaine spécifique auquel il se rapporte.

Et si rien ne me vient, je vais fouiller dans les synonymes et antonymes, voire dans la section “proxémie”, où je peux aussi trouver des pistes indirectes.

Les mêmes mots

Un précog connaît tous ses futurs d’avance et fait en sorte d’arriver dans celui qui l’arrange. Mais ça revient à vivre cent fois le même jour. La tranche de vie est mon pain quotidien. Encore et encore.

https://mastodon.art/@aaribaud/111815059427426730 

Mais forcément, avec environ 1500 jours depuis que je fais les writever quasi systématiquement, plus les quelques autres défis que je relève à l’occasion, il se peut que je tombe sur un mot que j’ai déjà traité.

Au départ j’ai craint de me répéter. Puis j’ai réalisé que non, je ne le ferais pas, et pour deux raisons :

Primo, parce qu’au même mot je peux appliquer toute ma panoplie d’astuces, pas juste une, et chacune seule c’est plusieurs pistes !

Secundo, parce que je peux appliquer mes astuces d’écriture, inversions, extrapolations, hyperboles, sauts de genre ou de ton, etc… à mes propres écrits. Ils n’ont rien de spécial, après tout !

Non… Rien de rien…

Mais parfois, il me vient… Rien. Zéro, nada, nil, zilch, que dalle.

31 janvier 2026. Le mot writever du jour est “pénultième”.

Dans ma tête se forme déjà la réflexion fatale : ça ne m’inspire absolument rien. Qu’est-ce que tu veux que je fasse de ça ?

Déjà, me documenter sur son ou ses sens exacts, donc direction son entrée dans le CNRTL, à la recherche d’un sens moins direct. En l’occurrence c’est pire que je ne l’imaginais, car à part son sens général de “avant-dernier”, “pénultième” est employé en grammaire, linguistique et métrique. C’est pas ça qui va m’avancer…

… Du coup, à défaut de m’appuyer sur un sens du mot, je cherche les concepts qui lui sont liés. S’il y a un pénultième, c’est qu’il y a une série, avec un premier, un second… un pénultième, un dernier. Des clones, peut-être ? Mais je ne retiens pas tout de suite cette idée, parce qu’une série de clones n’a aucune raison de s’arrêter un jour, contrairement aux séries limitées comme, je sais pas, moi, au hasard, les sept nains.

… Les sept nains dont, soit dit en passant, je n’arrive jamais à me les rappeler tous ; j’en cite jusqu’à cinq spontanément, mais pour les deux derniers j’ai un trou. Je vois un des deux, je bute sur son nom. Plus tard, me revient celui de l’autre. Mais l’avant-dernier, c’est le trou. Le pauvre, s’il assistait à ça, il serait dépité. On a retenu le nom de Poulidor11, mais combien d’avant-derniers sont restés dans les mémoires ?

… Et en m’observant penser ça, je réalise que ce constat sur les avant-derniers, en lui-même, est un sujet d’écriture.

Allez go.

C’est la plus mauvaise place. Pénultième Dalton, pénultième Norne, pénultième samourai, pénultième Curiace, pénultième Muse, pénultième nain… Oublié parmi les autres, éclipsé par le dernier.

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J’mets un pied devant l’autre

La régularité me semble un outil important. quand on écrit de la fiction longue, on peut mettre des années à la produire ; en microfiction, on peut produire tous les jours. Voire, on peut être masochiste et se faire un devoir de produire tous les jours.

Chaque jour, je publie un writever en français et un en anglais, à sept heures pétantes12. Parfois, in incident retarde la publication, et il m’arrive de faire une pause mais c’est exceptionnel. Ma règle est : j’écris deux writever par jour, come hell or high water.

C’est une obligation que je me suis donnée (comme celle d’inclure le mot writever du jour verbatim), et dont je pense qu’elle me facilite aujourd’hui le travail. D’abord parce que c’est un exercice quotidien, et que l’exercice quotidien est la clé de toute technique13. Ensuite parce que c’est précisément en écrivant chaque jour que j’entretiens mes outils d’écriture.

… Polissez-le sans cesse et le repolissez14

Le fait d’écrire un writever par jour, et le fait de me limiter à environ 300 signes espaces compris(es), oblige à deux choses contradictoires : passer du temps à faire entrer l’idée dans les limites imparties, mais ne pas y passer plus de temps que nécessaire.

En général, je procède comme suit : je rédige mon idée comme elle me vient, et si je dois réduire (ce n’est pas toujours le cas), je regarde où je peux gratter des mots sans (trop) dénaturer. À force, j’ai appris à repérer les points susceptibles de me gagner de l’espace : des mots plus courts, des structures de phrases moins alambiquées… Ici encore, le CNRTL m’est une aide précieuse, pour sa fonction “synonymes” mais aussi pour sa fonction “proxémie”.

Je m’présente, je m’appelle Henri

Un moyen de gagner du temps est de s’appuyer sur des personnages déjà connus des lecteurices. Je dirais même que c’est essentiel, car on n’a pas le temps de présenter les protagonistes !

Je m’appuie sur trois solutions principales pour ça :

  • Le personnage public (existant ou imaginaire)

Le plus souvent, je fais ça directement, surtout avec mes microfictions où s’exprime le Diable. Parfois, j’invoque juste un nom connu, pour orienter la lecture dans la direction que je souhaite. 

  • L’archétype

Le Dragon, la Princesse et le Chevalier sont mon trio favori de personnages archétypaux15. Ce n’est pas innocent si je dis “trio” : celui-ci est un archétype en soi, même si pris séparément, chacun de ses membres est aussi un archétype. J’ai des microfictions où seul le chevalier apparaît ; leur dynamique n’est pas la même que dans celles où il est dans le trio. 

  • Le stéréotype16

J’emploie aussi parfois des personnages qui ne sont pas archétypaux en soi mais qui représentent un groupe. R42, par exemple, est mon robot stéréotype. De même “mon” comte Emil Scarlat est un vampire stéréotype. Grâce à cette stéréotypie, moi et mon lectorat pouvons nous accorder sur un contexte sans que j’aie besoin de l’exprimer.

Notez qu’on peut aussi créer son propre personnage et le rendre connu à force de l’utiliser, comme le fait avec bonheur Lizly avec sa #Marjorie.

Zorro est arrivé

“Cette histoire d’être matériellement incapables d’entrer librement chez quelqu’un qui ne nous a pas invités est une invention, j’en ai bien peur. Non, ça n’a rien à voir avec le surnaturel ; il s’agit juste de politesse.”

https://mastodon.art/@aaribaud/114165898146510677 

L’intérêt le plus immédiat d’un archétype ou d’un stéréotype, c’est qu’on s’attend à des choses de sa part : Zorro arrive, et gagne.

Mais si c’est attendu et que ça n’arrive pas ? Zorro peut ne pas arriver, remplacé par un collègue connu ou inconnu. Ou bien Zorro peut arriver mais se faire dézinguer dans la foulée parce que le nom seul ne suffit pas à gagner. Ou bien il arrive, gagne, et présente une facture d’intervention TVA en sus.

Et ça vaut pour tous les attendus. En fait, plus l’attendu est arbitraire, plus les ré-interprétations sont possibles. Pourquoi seul l’argent peut tuer les garous ? 1) En fait, il n’est pas le seul, toute sa colonne dans la table de Mendeleiev convient (pour les garous les plus coriaces, utiliser le Curium, dont le poids atomique est double), ou 2) en fait ça ne leur fait rien, ils simulent la mort et à la première occasion ils s’enfuient discrétos, extraient la balle en argent, et la revendent au poids. Même les garous doivent gagner leur vie ! Et ainsi de suite…

Et on vivra une autre histoire

Une autre technique d’invention que j’emploie est de déplacer la microfiction d’un genre vers un autre, ou de la placer à leur intersection. Parfois, mon robot SF stéréotypique R42 fait un Chevalier de conte ou de fantasy tout à fait convenable, à part peut-être son approche inhabituelle par son premier degré pragmatique fréquent…

À l’inverse, un sorcier de fantasy peut, le temps d’une microfiction, se voir rappelé à la réalité par l’impitoyable effet d’échelle  ou la dure loi de la conservation de l’énergie , notamment cinétique parce que c’est plus drôle (sauf pour le pauvre sorcier en question – mais je fais en sorte que ça n’arrive qu’à ceux qui l’ont bien mérité).

C’est que le début, d’accord, d’accord

J’ai commencé à écrire mes microfictions en SF et fantasy, parce que c’étaient les deux genres dans lesquels j’estimais avoir assez de culture pour puiser des références que les lecteurs pourraient saisir.

Puis, assez vite, je me suis senti à l’étroit, avec l’impression de jouer seul une partie de ping-pong : les jours impair, des vaisseaux, les jours pairs, des dragons.

Du coup, j’ai appliqué aux genres de mon écriture les outils que j’utilise dans mon écriture : j’ai cherché d’où ils venaient, où ils pouvaient aller… Un tour d’horizon plus tard, à la SF et la fantasy se sont ajoutés le conte, le surnaturel, le merveilleux, l’horreur… en appliquant toujours les mêmes outils : la connivence avec les lecteurs, le regard de l’autre, les achétypes/stéréotypes, le contexte, la généralisation, la concrétisation…

Arthur, où t’as mis le corps ?

Dans un récit, on a souvent, voire toujours, des loose ends, des mystères et questions secondaires qui parsèment la narration et qu’on doit du coup résoudre avant (ou au pire à) la fin (ou laisser ouverts pour le tome suivant de la saga).

Bien sûr, en microfiction, chaque porte qu’on ouvre, outre qu’elle consomme des signes précieux, oblige à en consommer d’autres pour la refermer avant la fin !

Ou pas.

Oui, parfois j’écris une microfiction où je donne à la fois le contexte et la conclusion, un peu comme on traverse un couloir qui n’a que deux portes, une à chaque bout.

Mais parfois aussi, mes microfictions se concluent comme une sortie dans la rue : elles présente un concept amusant ou intrigant17 qui satisfait la nécessité de narrer quelque chose, mais qui ouvre sur plusieurs suites possibles, et je prends soin de n’en exposer aucune. C’est de la triche, je le reconnais, puisque je me décharge du travail de boucler l’histoire sur mes lecteurs. Pour l’instant, personne n’a demandé à être remboursé. 

Et ça continue encore et encore

Quand on est expédié à travers le temps vers une date assez éloignée, on subit le tangage temporel : on arrive trop loin, puis on rebondit en arrière, puis en avant, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’amortissement vous ramène en synchro avec l’écoulement du temps.

Habituellement, les bleus vomissent – après l’amortissement, si on a de la chance.

Les agents plus entraînés apprennent à encaisser la chose.

Les vétérans en profitent pour observer les moments qui précèdent et qui suivent leur arrivée et décider de leurs actions immédiates.

Traduit de https://mastodon.art/@aaribaud/113086698145960549 

Je n’écris pas ma microfiction aujourd’hui comme je l’ai abordée occasionnellement vers 2020 puis régulièrement à partir de mars 2022 ; aujourd’hui, j’ai tous ces mécanismes (certains conscients, d’autres pas) et une certaine expérience de la chose.

De la même manière, dans mes microfictions, j’observe parfois une situation, et j’imagine comment elle serait perçue par des protagonistes néophytes, expérimentés, aguerris… Le contraste peut fort bien devenir l’objet de la microfiction ! 

Can you tell me why?

C’est un des outils que j’utilise beaucoup : face à une une situation (réelle et concrète, réaliste mais imaginée, ou totalement fictive) et j’en cherche le pourquoi. Pourquoi le Loup s’en prend-il au Chaperon, alors que la forêt regorge de proies plus faciles et bien moins risquées ? Pourquoi le Dragon amasse-t-il des trésors ? Pourquoi un robot prend-il tout littéralement ? Pourquoi le Diable existe-t-il ?

La question peut n’avoir aucune réponse pré-établie (jamais dans le conte on ne dit pourquoi le Loup poursuit le Chaperon), ou en avoir une (un robot est une sorte d’ordinateur et un ordinateur ça prend les choses littéralement). La réponse pré-établie peut d’ailleurs varier avec le temps : en 2026, il est possible que dans l’imaginaire collectif l’ordinateur soit en train de passer de “automate sans intelligence” à “intelligence insondable”, par assimilation avec une certaine vision de l’ “IA”).

Mais surtout, la question a aussi et toujours des réponses inattendues mais qu’on peut trouver en cherchant des raisons possibles.

Prenez le Dragon. Il amasse un trésor, dont il ne fait rien, en tout cas rien qu’on sache. Ce n’est donc pas pour la valeur du trésor qu’il l’amasse. On pourrait se dire que c’est par un attrait “naturel”, mais ça revient juste à dire “c’est comme ça, point barre”, ce qui n’ouvre guère de perspectives. Ce n’est pas une raison. Mais… amasser un trésor ça a deux effets : on a davantage de trésor, et quelqu’un d’autre en a moins. Et si c’était là l’intention du Dragon ? Quel quelqu’un ait moins de trésor ? Peut-être le Dragon vaut-il rééquilibrer les fortunes humaines ? Ou bien a-t-il besoin de ce trésor ? Pour acheter quoi ?

Et si tu n’existais pas

Avec des “si”, on peut, paraît-il, faire entrer une métropole de deux millions d’habitants dans un récipient dont la capacité la plus courante va d’un litre et demi à soixante-quinze centilitres selon la nature de son contenu usuel. Du coup, avec des “si”, on doit pouvoir faire entrer toute une histoire dans 300 signes, non ?

En tout cas, avec des “si”, je peux trouver des histoires à essayer de caser dans une microfiction.

De même que le “pourquoi ?” me permet d’explorer les motivations d’un personnage en examinant ses actions passées, le “et si” me permet d’explorer les conséquences futures d’une situation imprévu.

C’est bien sûr particulièrement applicable aux “fins” de récits conventionnels, au besoin provoquées : et si le Chevalier terrasse enfin le dernier Dragon ? Ou si le Dragon grille le dernier Chevalier ? Que fera-t-il ensuite ?

Mais ça marche aussi en mettant prématurément fin à une histoire classique : et si toutes les Princesses du monde disparaissaient d’un coup ? Chevalier(s) et Dragon(s) perdraient toute raison de s’affronter… et gagneraient des raisons de rechercher, seul(s) ou ensemble, ce que sont devenues les Princesses !

Il ne reste plus qu’à faire rentrer ça dans 300 signes18

La nuit je mens

Vu qu’une de mes astuces est de réutiliser des personnages et des situations déjà exploités, tôt ou tard va se poser le problème de la cohérence entre mes microfictions passées et à venir. Et à ce problème, j’ai une solution efficace : je l’ignore.

Prenez “mes” vampires et le fait d’entrer là où ils ne sont pas invités : parfois, c’est une contrainte matérielle ; parfois, c’est un choix moral ou social du vampire ; et parfois, c’est juste une croyance répandue mais sans fondement (au passage, on retrouve dans ces variante un mélange d’applications du pourquoi ? et du et si…). Ces variantes ne sont pas compatibles entre elles, et si j’écrivais un texte long, je serais tenu de les rendre cohérentes.

Mais en microfiction, c’est chaque fois une nouvelle histoire qui débute au premier signe et s’arrête au dernier (mais ne s’y finit pas toujours…) sans s’appuyer sur un texte prédécesseur ni devoir étayer un texte successeur !

C’est au contraire chaque fois l’occasion de partir d’un contexte et de contraintes nouveaux ou renouvelés. 

 Je ne me sens pas tenu d’être cohérent d’une microfiction à l’autre.

Cela dit, il m’arrive de temps à autres de relever un défi, writever ou autre, sous la forme d’une histoire en une trentaine de posts. Là, bien entendu, une cohérence interne est souhaitable… au sein de ces quelque trente messages. Pas plus ! 

C’est la même chanson

“Vous en avez fait une catastrophe”, dit le Diable, “mais l’Apocalypse – une seconde, je vous l’ai déjà dit, ça, non ? Ah, désolé, c’était l’univers précédent. Combien il y en a eu ? Oh, vous n’êtes pas capables d’en concevoir le nombre.”

https://mastodon.art/@aaribaud/114006374310237275 

Parfois, l’idée qui me vient en est une qui m’est déjà venue.

Et alors ?

D’autres que moi ont montré qu’on peut très bien exploiter le même thème plusieurs fois avec bonheur. De bien meilleurs écrivains que moi, certes, mais si on s’arrête à ce genre de détail…

L’important pour moi est de ne pas (trop) me répéter en même temps sur le fond et sur la forme. Après tout, la misanthropie peut être un trait commun au Diable et à certains Aliens… 

The Final Countdown

Bien sûr, ça arrive : je suis à un signe au-dessus de la limite, j’ai fait le tour de toutes les réécritures, et je ne veux pas tailler (davantage) dans le texte. Est-ce la fin ?

Non ! Car la chance veut que j’aie mis un point de suspension dans ce texte.

Et pour ça, si on le fait comme moi en tapant trois points consécutifs, on a bouffé 3 signes… Alors qu’il existe un signe unique en Unicode pour le point de suspension. Du coup, je remplace les trois points et hop : je passe un signe sous la limite ! Bon, c’est vraiment une astuce ponctuelle (ha ha) mais bon, le fait de savoir que les points de suspension ne me coûtent pas cher, ça me pousse à ne pas les éviter.

Moi, je t’offrirai des perles de pluie…

… mais une par jour, pas plus.

En 300 signes, je me limite à “développer” une idée originale, et une seule. Pas plus. Si j’ai deux idées, dont l’une s’appuie sur l’autre, alors pourquoi gâcher ? Je fais un writever sur la première, et je trouve le moyen d’en faire un sur la seconde pas trop longtemps après. Car…

La question ne se pose pas

“Alors oui”, dit R42, “j’ai une armure de métal mais non, il n’y a pas d’humain à l’intérieur”.

“FANTASTIQUE !” s’exclamèrent ensemble Princesse et Dragon.

“JE N’AURAI DONC PAS À VOUS AFFRONTER !”

“Et je n’aurai pas à vous épouser !”

https://mastodon.art/@aaribaud/116107090436186853 

Parfois, un peu de recul sur ses propres contraintes permet de débloquer des situations. Dans mon cas, une de ces contraintes auto-imposées est (ou était) d’employer le mot comme coeur, ou au moins comme levier, de la microfiction.

Or, quand le mot du jour peut être d’usage général, on peut en profiter pour l’exploiter dans une microfiction sans rapport avec lui mais dont on a déjà l’idée par ailleurs et où on peut le placer sans grande difficulté, comme ci-dessus avec le mot… “fantastique” !

Après c’tour d’horizon des mille et une recettes

… qui me permettent tant bien que mal de distraire quelques lecteurices chaque jour, un dernier mot :

Il n’y en a pas.

Il y aura toujours un mot demain, et une nouvelle histoire à semer dans les esprits.

Et de même que les astuces que je raconte ci-dessus évoluent avec le temps, de même cet humble essai le fera aussi.

Alors n’hésitez pas à exprimer vois critiques, poser vos questions, formuler vos suggestions19 pour le faire évoluer ! Et…

À demain !


  1. Quitte à écrire sur les microfictions, autant en profiter pour écrire des microfictions, non ? J’en ai donc parsemé cet essai ; j’en ai même écrites pour l’occasion. La plupart ont déjà été publiées sur Mastodon, et sont reconnaissables au lien qui les suit. ↩︎

  2. Bon, la métaphore marcherait mieux avec la figure qu’avec le nombril, mais vous m’avez compris. ↩︎

  3. En bien ou en mal. C’est toujours un moment quantique entre la notification d’une réponse et la lecture de son contenu. ↩︎

  4. Alonzo. Je ne pouvais pas la rater, celle-là. ↩︎

  5. Par pitié, je vous implore de ne pas démarrer de débat sur leurs définitions exactes. ↩︎

  6. Signes Espaces Comprises20↩︎

  7. Promis. ↩︎

  8. Déjà que là… ↩︎

  9. Pour autant que je sache, du moins. Nombril, tout ça. ↩︎

  10. Quand j’ai publié celle-là, personne ne m’a fait la remarque, mais teeeeeechniquement, il y a exactement autant de nombres fractionnaires qu’il y a d’entiers. Si, si. ↩︎

  11. https://fr.wikipedia.org/wiki/Raymond_Poulidor ↩︎

  12. heure locale de France métropolitaine, si vous vous posez la question. Et oui, bien sûr, c’est programmé, mais je les écris la veille au soir en général. ↩︎

  13. Aucun violoniste ne me contredira, je pense, du moins aucun que j’aie envie d’entendre jouer. ↩︎

  14. Techniquement, l’Art Poétique n’est pas de la chanson, mais il est structuré en “chants”. Et toc. ↩︎

  15. À tel point qu’il va me falloir penser à refaire un tour d’horizon des contes et légendes. ↩︎

  16. J’emploie ici pour “archétype” et “stéréotype” les définitions suivantes : un archétype est un représentant globalement connu d’un groupe ou d’une catégorie ; un stéréotype en représente des traits convenus. R. Daneel Olivaw est un archétype de robot ; R42 est un stéréotype. ↩︎

  17. Enfin, j’espère. ↩︎

  18. Rire nerveux. ↩︎

  19. Sur Mastodon ou Bluesky ↩︎

  20. Oui, “comprises”, au féminin. ↩︎