Collision

COLLISION

Le groupe passait les portes battantes avec la fluidité venue d’une grande habitude. À l’avant, Émile et Sophie poussaient les vantaux et écartaient les obstacles humains et matériels d’un bras et guidaient le brancard de l’autre, tandis qu’à l’arrière, Hervé fournissait la poussée et Aline se chargeait de presser régulièrement le ballon d’oxygénation.

Collinier les attendait au triage.

« Dites-moi tout. »

Sophie débita le constat.

« AVP. Caucasien, cinquantaine à vue de nez, heurté par une berline, de face à hauteur des cuisses, la radio locale exclut des fractures, plaies et contusions multiples aux jambes, bras et visage, tension neuf-six stable, sat 91, désorienté, sifflant. Clochard, pas de papiers, pas de mobile, possible vermine dans les cheveux, probables maladies de peau, vu les taches. »

De fait, les bras, les épaules, le torse et le peu de visage que sa tignasse grise emmêlée laissait voir étaient marbrés de taches brunes et zébrés de cicatrices plus ou moins anciennes. Collinier siffla entre ses dents.

« Il a du bobo. »

L’équipe s’entre-regarda. Émile étouffa un sourire.

Collinier leva les yeux.

« Léon ! »

Une voix posée sortit des hauts-parleurs parsemés dans les plaques du faux-plafond et les murs peints en rose pâle.

« Il apparaît à quatre-ving-douze pour cents de probabilité que vous vous adressez à moi, docteur Collinier. »

« Il apparaît bien. Trouve-moi le dossier médical de la personne sur le brancard. »

« La probabilité de déterminer le dossier médical d’un individu à partir d’une silhouette seule est de moins de seize pour dix mille. Recherche en cours. Temps estimé – »

« Annule. »

Collinier baissa les yeux vers l’équipe.

« Il peut tenir sans le masque ? »

Sophie hocha la tête.

«Alors enlevez-le-lui, on va l’identifier à l’ancienne, visage et couleur des yeux. »

« Il porte un bandeau. Et l’autre œil est tuméfié. Mais il a une broche à l’humérus droit. »

Collinier écarta la masse de cheveux gris entremêlés, souleva le cache noir de cuir pour révéler une orbite vide, soupira et, doucement, retourna la main du blessé.

« Léon ! »

« Il apparaît à quatre-ving-quatorze pour cents de probabilité que vous vous adressez à moi, docteur Collinier. »

«Gagné. Identification par le visage, la main et la présence d’une broche humérale droite. »

« La probabilité de déterminer le dossier médical d’un individu à partir d’un visage incomplet et d’une main ainsi que d’une broche est inférieure à quarante pour cent. Recherche en cours. Temps estimé:huit heures trente minutes. »

« OK, dis-nous quand c’est bon, référence sujet… » Collinier jeta un œil à sa montre « … zéro quatre deux sept ».

« Référence acceptée. »

Collinier grogna.

« Seulement quarante pour cents de chances de l’identifier… J’aurais cru que la broche aurait été un bon facteur ».

« C’est plus fréquent qu’on ne croit », intervint Émile. « Rien qu’ici à l’hôpital, on est déjà six à en avoir une. »

Il se racla la gorge.

« On fait quoi, alors, sans dossier ? »

« Le minimum », répondit Collinier, « scans pour voir s’il y a des lésions internes qu’on n’aurait pas constatées sur place, nettoyage des plaies, et vu la condition générale du patient, antiseptiques large spectre et recherche des principales maladies transmissibles. Et tu mets ton bipeur à charger, il va te lâcher d’une minute à l’autre », ajouta-t-il en pointant du menton le voyant rouge qui clignotait sur le boîtier à la ceinture d’Émile.

Sophie et Hervé entreprirent d’emmener le brancard à la recherche d’une chambre disponible. Collinier se tourna vers Émile et Aline.

« Traitez aussi ses vêtements et ses possessions. »

« Ça va être délicat », répondit Aline. « Il avait un genre de radio et des sachets en toile avec des herbes sèches dans ses poches, ça va passer moyen à la désinfection. » Émile tendit un sac transparent. « C’est pas des truc illégaux, ça a plutôt l’air d’être des plantes à tisane. »

« Des plantes ? » demanda Collinier en souriant. « OK, donc même si notre ami est un clochard, il a du bobo en lui. Bon, c’est peut-être médicinal… Léon, merci d’avance de ne pas me dire que c’est bien à toi que je parle, et dis-moi ce que c’est que ces plantes. »

« La probabilité de déterminer la nature d’une plante séchée à une distance de –  » la voix s’interrompit quand Collinier tendit d’un geste brusque le sac plastique vers la caméra la plus proche « Analyse en cours… Ce sont des variétés respectivement de thym et d’harpagophyton. »

Pensif, Colinier examina le sachet.

« Thym et harpagophyton. C’est médical. »

Émile le regarda, interloqué.

« Ah bon ? »

« Oui. Le thym est antiseptique, l’harpagophyton est antalgique. »

« Je savais pas. »

« Je m’en doute. Comparé à mon époque, ta formation en phytothérapie est… oh, pauvre. Léon ? Reprends la recherche du sujet 0427 et essaie en priorité les dossiers qui mentionnent des traitements à base de plantes. »

Derrière Collinier, quelqu’un soupira ostensiblement.

« D’abord il ne s’appelle pas Léon, mais LEO. Vous vous rappelez : logiciel d’expertise opérationnelle. »

Collinier se retourna pour faire face à son directeur de service et haussa les épaules théâtralement.

« Sincèrement, j’essaie, monsieur Paulin. Mais je ne me souviens plus de son nom quand j’ai besoin de l’appeler. LEO, ça vient pas, Léon, ça vient. Marrant, remarquez, j’essaie jamais d’autres noms. Même en me forçant, j’peux pourtant pas l’appeler Hortense. »

Paulin considéra Collinier pendant quelques secondes.

« Et puis ça n’a pas d’importance, après tout, si vous tenez à essayer d’énerver une IA. Ce qui en a, en revanche, c’est les demandes que vous lui faites pour quelqu’un qui, pour ce que j’en ai compris, n’a sans doute pas d’assurance. Vous savez ce que ça implique : le temps de traitement restera à nos frais à moins d’identifier cette personne. »

« Léon est d… LEO est dessus. Il a accès aux dossiers de tout le monde, non ? On va le trouver. »

Paulin regarda de nouveau Collinier quelques secondes, puis repartit à petits pas en direction de son bureau, tout en secouant la tête et en marmonnant « Il a du bobo… Léon… »

Collinier attrapa la « radio » du clochard qu’Émile tenait toujours dans ses mains. Un modèle qu’il ne connaissait pas, un pavé de plastique noir avec des tas de boutons. Pas d’étiquette ni même d’inscription au marqueur qui donnerait fût-ce un indice de l’identité de 0427. Collinier se tourna vers Aline et Émile.

« Vous avez eu le temps de discuter avec les autres clochards du coin ? »

« On n’en a pas vus », répondit Aline.

« J’habite pas très loin de là-bas, et on n’a pas beaucoup de clodos », renchérit Émile.

Collinier le considéra un instant puis regarda l’heure.

« T’étais pas censé finir à quatre heures ? »

Émile sourit.

« Si. »

« OK, alors tu prends la radio et les plantes, tu les gardes dans le sac plastique, on sait jamais, et tu rentres chez toi, et si tu peux au passage les montrer aux habitués de par là-bas, ça pourrait leur dire quelque chose et nous faire gagner du temps. »

« On a besoin de temps ? Le vieux est stable, suffit d’attendre, non ? »

« Non. » Collinier jeta un nouveau regard sur sa tablette. « Apparemment, sa tension continue à baisser lentement mais sûrement. Pour ce que j’en sais, il va peut-être canner, Léon va peut-être bien ne trouver aucun dossier, bref je préfère suivre toutes les pistes. Je vais voir ce qu’ils foutent pour sa tension, toi tu vas voir sur place, on sait jamais. »

Émile acquiesça en souriant et partit en direction des vestiaires.

Aline se tourna vers Collinier.

« On arrête la recherche de dossier ? »

« Non. »

« Mais Paulin – »

« Paulin, il a du beau, beau Léon une vision bien comptable qui demande que chaque recherche soit dûment justifiée financièrement. Oh, pauvre Léon, obligé de se coltiner je ne sais combien de millions de dossiers, peut-être pour rien… J’en pleurerais si c’était pas une machine. Bon, essayons de voir si on peut l’aider en trouvant nous-même des indices sur ce type. Aline, refais-moi le topo. »

Aline hésita puis se lança en mode debriefing.

« On a été appelés pour un AVP. Sur place le conducteur a indiqué avoir vu la victime lui débarqur sous le nez sans qu’il ait rien pu faire. Comme les marques de choc étaient de face on s’est demandé comment le blessé avait eu le temps de se tourner vers la voiture. On a testé le conducteur, négatif alcool et drogues, mais de toute façon les témoins ont confirmé que le clochard s’était avancé et tourné vers la voiture pile quand elle arrivait. Pendant ce temps Émile et Sophie s’occupaient du blessé. On les a rejoints dans le camion, on a fait la radio mobile pendant qu’ils le tenaient, on l’a sanglé et on l’a mené à l’hôpital. C’est tout. »

Collinier la considéra attentivement.

« … OK. Pour le soigner où il avait mal, on a fait ce qu’il fallait. Maintenant, il reste à trouver qui c’est, et à faire en sorte qu’il soit pris en charge en sortant d’ici. »

Les yeux de Collinier s’étaient abaissés sur la tablette de l’ambulance, qu’Aline avait gardée à la main, un cliché radio en vue.

« C’est le cliché radio mobile ? »

« Oui. »

« Le bras qui bloque la cheville gauche, là, celui qui a une broche à l’humérus, c’est qui ? »

« Une broche à l’humérus ? C’est Émile. Il s’était fait mal dans la rue en essayant de calmer un alcoolique énervé il y a deux ans, une mauvaise chute. Mais on l’a soigné autre part, ici presque personne ne le sait, sauf si on regarde son dossier, bien sûr. »

Collinier n’avait pas quitté la tablette des yeux.

« Et l’autre broche ? Celle du vieux ? »

Aline regarda de nouveau le cliché.

« Il a une broche aussi ? »

Ils se regardèrent. Un temps, leurs esprits explorèrent toutes les explications rationnelles. Puis Aline s’élança vers les vestiaires. Elle revint, essoufflée, au bout de quelques secondes.

« Émile est déjà parti. J’ai essayé de le joindre sur son bipeur – »

« Et il est mort. »

Ils se regardèrent. Quelque chose disait à Collinier qu’il ne servirait à rien d’essayer de rechercher Émile maintenant. Ou plus exactement, qu’il savait déjà quelle était la bonne façon de retrouver Émile. Il n’avait pas la moindre idée du comment ni du pourquoi, mais le quoi était évident.

« LEO. Arrête ta recherche générale sur 0427 et compare juste son dossier au dossier personnel matricule… »

« 20200714 », souffla Aline.

« Temps estimé de la comparaison : huit virgule trois millisecondes. Correspondance à quatre-vingt-neuf virgule sept pour cents. Les facteurs de correspondance sont … »

Ce texte a été écrit à partir du défi #EcritHebdo « écrire un texte qui contienne les paroles d’une chanson » du 8er juillet 2020.

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