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La Caisse Automatique

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Submitted by Albert on Mon, 03/03/2014 - 10:06am

Ce n'est pas facile de me choquer ; mon goût pour la SF va de pair avec une certaine capacité, ou une certaine tendance, au choix, à assimiler l'atypique, le surprenant, voire le carrément anormal.

Ce n'est pas facile non plus de me donner envie d'exprimer spontanément ce qu'on pourrait facilement voir comme un non-événement.

Hier, j'ai été choqué, au point que j'ai eu envie de l'exprimer.

Oh, pas beaucoup, et pas pour beaucoup. C'est un de ces petits chocs qu'on subit sur le coup, qu'on oublie dans le cours de sa journée... puis qui revient plus tard.

Au départ, j'étais juste allé acheter le pain dans une boulangerie.

Ce n'est pas un rayon boulangerie dans un supermarché ou même dans une supérette, c'est juste une petite boulangerie toute simple, dans laquelle je vais de temps à autres, quand le dimanche je suis à court de pain.

Sauf qu'hier, quand j'y suis allé, je suis tombé sur une Caisse Automatique.

Ce n'était pas un distributeur automatique qui aurait suppléé à l'absence, compréhensible un dimanche, d'employés humains. Les employés étaient là, prenaient les commandes, rassemblaient et donnaient les produits, et annonçaient le prix. Ils auraient pu, comme jusqu'à la dernière fois où j'étais venu, prendre le paiement et rendre la monnaie le cas échéant.

Mais entre les employés et leurs clients, trônait désormais la Caisse Automatique, à laquelle le client était tenu de donner son argent et qui se chargeait de lui rendre la monnaie.

Et quand je dis "entre les employés et leurs clients", c'est littéral : le bloc anthracite aux vagues airs de distributeur d'eau dépourvu de bombonne, que seul un examen attentif et l'observation des clients qui me précédaient m'a fait reconnaître pour ce qu'il est, avait été placé devant le comptoir, comme un videur de boîte de nuit est placé devant sa porte : pas tant pour ouvrir celle-ci aux admis que pour en tenir à l'écart les refoulés.

Je suis informaticien ; j'aurais donc du mal à être anti-automatisation. J'aurais compris qu'on veuille distribuer du pain le dimanche sans requérir des salariés qui ont mieux à faire de cette journée. Je comprends même qu'on veuille automatiser la tenue d'une caisse en confiant le maximum de ses opérations à un automate, avec tous les avantages qu'on peut en espérer (et tous les risques qu'on peut en craindre, mais ça n'est pas mon propos ici).

Mais pourquoi, nom de nom, interposer cette chose entre les individus ? Qu'est-ce qu'on gagne à supprimer l'échange de l'argent entre eux ? L'hygiène ? Soit, les employés sont davantage à l'abri des germes des clients. Mais les clients, eux, restent exposés aux germes des autres clients, et des employés, même si on peut espérer qu'ils suivent des pratiques professionnelles dans ce domaine : on leur permet toujours, pour l'instant, de toucher le pain pour nous le remettre. L'automatisation de la caisse ? Que ce soit moi ou l'employé qui mette l'argent dans la machine et en récupère la monnaie, ça n'affecte pas vraiment l'automaticité. La rapidité, gage indéfectible de rentabilité ? L'employé serait plus rapide face à un appareil qu'il utilise tout la journée qu'un client qui ne l'utilisera qu'occasionnellement. Une garantie contre des malversations de l'employé ? Peu importe alors qui met l'argent dans la caisse ; l'employé ne peut mettre moins que le prix, et s'il gruge sur la monnaie rendue, on peut compter sur le client grugé pour le faire savoir le cas échéant.

Bref, je comprends l'intérêt de l'appareil en soi. Mais ce qui me choque, c'est que quel que soit l'avantage, sa mise en place aliène, au sens strict, le client et l'employé en leur interdisant d'accomplir eux-même une partie de l'opération banale qu'est l'achat d'une baguette.

Je ne dirai pas que je n'irai plus jamais dans cette boulangerie, parce que je ne suis pas adepte des absolus ; mais ce que je peux dire, c'est que c'est que je n'y irai plus tant que j'aurai un quelconque autre moyen de trouver du pain le dimanche qui n'implique pas de me faire barrer le chemin par une machine. Ce n'est pas dur, il y a un marché un peu plus loin, il faudra juste que j'y aille le matin.

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